Auteur : Alain VEST, rédacteur spécialisé aux questions LGBTQ+ Publié le : 24 mars 2026 – Dernière mise à jour : 1er avril 2026
Sommaire
Ce que vous allez apprendre dans cet article
Cet article s’appuie sur les travaux du Dr Ritch C. Savin-Williams, chercheur en développement humain à l’université Cornell (États-Unis) et directeur du Sex and Gender Lab, dont l’ouvrage Mostly Straight: Sexual Fluidity Among Men (Harvard University Press) fait référence sur le sujet. Nous citons également des données issues du CDC, du National Institute of Mental Health (NIMH) et de l’étude longitudinale Add Health.
Note éditoriale : Cet article traite de l’orientation sexuelle, sujet touchant à l’identité et au bien-être psychologique. Si vous traversez une période de questionnement difficile, n’hésitez pas à consulter un professionnel de santé mentale.
Qu’est-ce que « plutôt hétéro » signifie concrètement ?
Un homme qui se dit « plutôt hétéro » (mostly straight en anglais) est principalement attiré par les femmes, sur le plan à la fois affectif et sexuel. Il peut cependant ressentir, de façon occasionnelle et souvent secondaire, une forme d’attirance, de curiosité ou d’attachement émotionnel envers d’autres hommes.
Cette position ne constitue ni un déni de l’homosexualité, ni un synonyme de bisexualité. Elle désigne une expérience spécifique du désir, que les chercheurs situent à l’extrémité hétérosexuelle du spectre de Kinsey, le plus souvent au score 1, parfois 1,5.
Ce que cette définition n’est pas :
- Une « phase de transition » vers une identité gay
- Un euphémisme pour éviter le mot « bisexuel »
- Un signe de refoulement ou de mensonge à soi-même
Ce que la recherche scientifique établit
Des données issues de grandes études nationales
Le Dr Savin-Williams estime que entre 8 et 9 % des hommes pourraient se situer dans cette catégorie. Cette fourchette repose sur plusieurs sources concordantes :
- Les données du CDC (Centers for Disease Control and Prevention)
- Les travaux du National Institute of Mental Health (NIMH)
- L’étude longitudinale Add Health, qui suit des cohortes d’adolescents américains depuis 1994
Ces chiffres sont à considérer comme une estimation haute selon le chercheur lui-même, mais ils signalent que le phénomène est loin d’être marginal ou anecdotique.
À titre de comparaison, selon une analyse de l’agence de tendances J. Walter Thompson Innovation Group, seulement 48 % des membres de la génération Z se définissent comme exclusivement hétérosexuels, contre 65 % des millennials, eux-mêmes déjà plus ouverts à la fluidité sexuelle que les générations précédentes.
Pourquoi cette catégorie a-t-elle été longtemps ignorée ?
Le Dr Savin-Williams explique que les études sur la sexualité masculine ont longtemps utilisé trois grandes cases : gay, bisexuel, hétérosexuel. Cette trichotomie a un avantage politique évident, elle rend des populations visibles et leur permet de se mobiliser. Mais elle efface les zones intermédiaires et contraint des hommes à s’identifier dans une catégorie qui ne correspond pas fidèlement à leur vécu.
Concrètement : un homme qui score 1 sur l’échelle de Kinsey (légère attirance pour le même sexe) et un homme qui score 2 (attirance plus marquée) sont regroupés dans la même catégorie « bisexuel », alors que leurs expériences sont substantiellement différentes.
L’échelle de Kinsey : ce qu’elle dit vraiment
L’échelle de Kinsey (0 à 6) a été développée en 1948 par le biologiste Alfred Kinsey pour représenter la sexualité comme un continuum, et non comme des états fixes. Voici où se situe le profil « plutôt hétéro » :
| Score Kinsey | Description |
|---|---|
| 0 | Exclusivement hétérosexuel |
| 1 | Principalement hétérosexuel, légèrement attiré par le même sexe |
| 1–2 | Zone « plutôt hétéro » |
| 3 | Bisexuel équilibré |
| 5–6 | Principalement ou exclusivement homosexuel |
Le problème soulevé par Savin-Williams est que cette échelle est trop souvent réduite à trois points (0, 3, 6) dans le discours populaire, gommant précisément la richesse des positions intermédiaires.
Qui sont ces hommes ? Ce que l’enquête révèle
Pour son livre, le Dr Savin-Williams a conduit des entretiens approfondis avec quarante hommes se définissant comme « plutôt hétéros ». Plusieurs profils récurrents en ressortent.
Un rapport détendu à l’attirance
La majorité de ces hommes ne vivent pas leurs attirances occasionnelles envers d’autres hommes avec honte ou angoisse. Beaucoup les reconnaissent simplement comme une composante mineure de leur sexualité, sans remettre en question leur identité globale.
Une proximité avec la culture gay
Un constat frappant : beaucoup d’hommes « plutôt hétéros » se sentent à l’aise dans les environnements gays, voire y sont attirés culturellement. L’un des hommes interrogés chantait dans une chorale gay. Un autre avait aidé son colocataire à faire son coming out. Cette familiarité ne découle pas d’une attirance sexuelle exclusive pour les hommes, mais d’une sensibilité culturelle ou d’un attachement affectif qui dépasse les frontières classiques.
Un attachement émotionnel intense envers des amis masculins
Ce point est l’un des plus saillants de la recherche : plusieurs hommes interviewés décrivent des liens d’amitié masculine d’une intensité affective inhabituellement forte, des papillons dans le ventre, un sentiment d’attachement puissant, une émotion qui dépasse l’amitié ordinaire sans déboucher sur un désir sexuel structuré ni sur une identité gay. L’un d’eux formulait ainsi son idéal : trouver une femme avec qui il ressentirait le même lien profond qu’avec ses trois meilleurs amis.
Pourquoi tant de gays restent-ils sceptiques ?
Le Dr Savin-Williams observe que de nombreux hommes gays peinent à admettre l’existence de cette catégorie. Plusieurs mécanismes l’expliquent.
La projection de sa propre trajectoire. Beaucoup de gays ont traversé une période d’ambiguïté ou de fausse bisexualité avant d’assumer pleinement leur homosexualité. Ils tendent à projeter ce schéma sur les autres, voyant dans les « plutôt hétéros » des hommes encore en chemin vers une vérité plus stable.
Le désir et le fantasme de la masculinité. Dans la culture gay, l’homme viril supposément hétéro représente souvent un objet de désir fort. Les « plutôt hétéros » incarnent un peu cet archétype, ce qui génère parfois à la fois fascination et scepticisme.
La protection contre la blessure affective. Ces hommes cherchent rarement une relation amoureuse durable avec un autre homme. Leur vie sentimentale reste principalement tournée vers les femmes. Refuser de les croire peut être, pour certains gays, une façon de se protéger d’une déception prévisible.
Une époque qui rend cette identité possible
Selon Savin-Williams, des hommes se situant dans cette zone ont toujours existé. Ce qui change aujourd’hui, c’est que le contexte culturel permet à davantage d’entre eux de le nommer et de l’assumer comme une identité à part entière, plutôt que de le vivre comme une anomalie inavouable.
La génération Z en est le signe le plus visible. Mais le chercheur insiste : ce n’est pas une mode générationnelle. C’est une réalité humaine que nos catégories avaient simplement du mal à accueillir.
Ce que cet article ne dit pas, et pourquoi c’est important
L’orientation sexuelle est une réalité complexe, individuelle, et ne se réduit à aucune étiquette. Cet article s’appuie sur des travaux académiques reconnus, mais il ne constitue pas un diagnostic ni un guide d’auto-identification.
Si vous vous posez des questions sur votre propre sexualité et que cela génère de la détresse, parler à un psychologue ou à un sexologue formé à ces questions est la meilleure démarche. En France, des associations comme le SNPPSY (Syndicat National des Psychologues) ou SOS Homophobie peuvent vous orienter.
FAQ – Comprendre l’expression « plutôt hétéro »
Un homme principalement attiré par les femmes, mais pouvant ressentir de façon occasionnelle une attirance, une curiosité ou un attachement affectif envers d’autres hommes. Cette position est distincte de la bisexualité et ne correspond pas à un refoulement de l’homosexualité.
Oui, dans la plupart des cas. La bisexualité implique généralement une attirance significative pour les deux sexes. Un homme « plutôt hétéro » peut ressentir une attirance pour les hommes qui reste secondaire, ponctuelle ou peu déterminante dans sa vie.
Les deux sont possibles. Pour certains, c’est une étape de questionnement. Pour d’autres, c’est une position durable et authentique. La recherche suggère qu’il ne faut pas imposer une lecture unique à tous les parcours.
Les estimations varient. Le Dr Savin-Williams, s’appuyant sur des données du CDC, du NIMH et de l’étude Add Health, avance une fourchette de 8 à 9 % des hommes. Il reconnaît lui-même que c’est une estimation haute.
Oui. Avoir une expérience, un fantasme ou une attirance envers un homme ne suffit pas à définir une orientation sexuelle. Le vécu du désir est souvent plus nuancé que les catégories disponibles.
Parce qu’elle remet en question une vision binaire de la sexualité masculine, encore très présente culturellement. Elle implique qu’un homme peut être sincèrement hétérosexuel sans être totalement exclusif, ce que beaucoup ont du mal à admettre.
Un homme « plutôt hétéro » se situe généralement au score 1 (parfois 1–2) sur l’échelle de Kinsey, qui va de 0 (exclusivement hétérosexuel) à 6 (exclusivement homosexuel).
Pour des raisons culturelles : la sexualité féminine est historiquement perçue comme plus souple et évolutive, tandis que la sexualité masculine reste pensée de façon plus rigide. C’est précisément cette asymétrie que les travaux de Savin-Williams remettent en question.
Rarement. La majorité restent principalement tournés vers les femmes sur le plan sentimental. L’attirance pour les hommes peut être davantage sexuelle, ponctuelle ou émotionnelle.
Sources et références
- Savin-Williams, R. C. (2017). Mostly Straight: Sexual Fluidity Among Men. Harvard University Press.
- Kinsey, A. C., Pomeroy, W. B., & Martin, C. E. (1948). Sexual Behavior in the Human Male. W.B. Saunders.
- National Longitudinal Study of Adolescent to Adult Health (Add Health) – cpc.unc.edu
- Centers for Disease Control and Prevention – National Survey of Family Growth
- National Institute of Mental Health (NIMH) – nimh.nih.gov
- Savin-Williams, R. C. & Vrangalova, Z. (2013). Mostly heterosexual as a distinct sexual orientation group: A systematic review of the empirical evidence. Developmental Review, 33(1), 58–88.
Récapitulatif des points essentiels
Un homme « plutôt hétéro » est sincèrement, principalement attiré par les femmes. Il peut aussi ressentir de façon secondaire une attirance, un attachement ou une curiosité envers d’autres hommes. Cette réalité, documentée par des recherches académiques sérieuses, ne correspond ni à un refoulement, ni à une transition vers une identité gay, ni systématiquement à une bisexualité. Elle illustre simplement que la sexualité masculine, comme la sexualité en général, est un continuum, plus complexe que les étiquettes disponibles ne le laissent supposer.