
Il y a des films LGBTQ+ qui racontent la conquête de la liberté. Maspalomas, lui, raconte quelque chose de plus douloureux : la possibilité de la perdre.
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Réalisé par José Mari Goenaga et Aitor Arregi, figures du collectif basque Moriarti, le film suit Vicente, un homme gay de 76 ans qui a trouvé aux Canaries une forme de aux Canaries une forme de seconde vie. À Maspalomas, il bronze, sort, désire, couche, flirte, recommence. Après une rupture amoureuse et un accident de santé, il est ramené à Donostia / Saint-Sébastien par sa fille, puis placé dans une maison de retraite. Là, presque sans décision spectaculaire, il recommence à cacher ce qu’il est.
Le geste du film tient dans cette bascule : un homme qui avait cru sortir du placard découvre que le placard peut se refermer avec l’âge, la dépendance et l’institution.
Maspalomas n’est pas seulement un récit sur l’homosexualité tardive. C’est un film sur la fragilité des droits, la mémoire corporelle de la honte, et la solitude particulière de ceux qui ont dû apprendre à survivre avant d’apprendre à vivre.
Un film de fiction habité par une vérité documentaire
Maspalomas est une fiction, mais elle possède cette qualité rare des grands films sociaux : elle semble écouter le réel avant de le mettre en scène.
Le synopsis pourrait faire craindre un mélodrame démonstratif : un vieil homme gay, une plage libertaire, un AVC, une maison de retraite, un retour au silence. Pourtant, le film évite la thèse assénée. Il avance par frottements : entre le corps et l’institution, entre la mémoire et le désir, entre ce que Vicente montre et ce qu’il ravale.
La réussite du film vient de là. Il ne demande jamais au spectateur de “soutenir une cause” en restant extérieur. Il l’oblige à habiter une situation : que se passe-t-il quand la liberté d’un homme dépend soudain du regard d’aides-soignants, de pensionnaires, d’une fille blessée, d’un règlement tacite, d’une chambre partagée, d’un corps diminué ?
La question politique n’est pas plaquée sur l’intrigue. Elle naît d’un détail très concret : Vicente n’a plus la maîtrise de son espace. Et quand un homme gay âgé perd son espace, il peut perdre bien davantage qu’une adresse.
Le poids de l’histoire : Franco n’est pas un décor, mais une cicatrice
Pour comprendre Maspalomas, il faut se rappeler que Vicente n’a pas grandi dans l’Espagne démocratique d’aujourd’hui.
L’Espagne franquiste, de 1939 à 1975, fut un régime autoritaire, national-catholique, profondément répressif envers les dissidences sexuelles. L’homosexualité y fut poursuivie par des dispositifs juridiques et policiers qui ne se contentaient pas de punir des actes : ils fabriquaient des existences honteuses. La modification de la Ley de Vagos y Maleantes en 1954, puis la Ley de Peligrosidad y Rehabilitación Social de 1970, ont inscrit les homosexuels dans une logique d’“anormalité”, de “dangerosité” et de “réhabilitation”.
Ce contexte n’est pas une note de bas de page. Il est dans la manière dont Vicente baisse les yeux. Il est dans son réflexe de ne pas expliquer. Il est dans son rapport à sa fille, à son passé conjugal, à son propre corps. Il est dans cette intelligence de survie qui consiste à comprendre très vite ce qu’un lieu permet ou interdit.
Maspalomas montre ainsi que la répression historique ne disparaît pas quand la loi change. Elle continue sous forme de réflexes, de silences, d’autocensure, de honte incorporée.
Vicente appartient à une génération qui n’a pas seulement “fait son coming out” plus tard. Elle a d’abord été formée par la peur. Le film ne le transforme pas en martyr. Il le rend plus complexe : capable d’égoïsme, de fuite, de mensonge, de désir, de tendresse maladroite. C’est précisément cette absence de sainteté qui le rend bouleversant.
Maspalomas : le paradis comme refuge, pas comme carte postale
La station balnéaire de Maspalomas, aux Canaries, est filmée comme un espace de lumière, de peau, de vieillissement assumé, de tourisme sexuel et de liberté tardive. La plage, les dunes, les rencontres et les corps âgés y composent un contre-monde.
Mais le film a l’intelligence de ne pas mythifier complètement ce lieu. Maspalomas n’est pas seulement le paradis gay. C’est aussi un refuge. Et un refuge, par définition, existe parce qu’ailleurs demeure une menace.
Le contraste avec la maison de retraite est évident : d’un côté, le soleil, la nudité, le désir, la circulation ; de l’autre, les couloirs, les horaires, les repas collectifs, les regards qui classent. Pourtant, le film évite l’opposition simpliste entre liberté absolue et prison totale. À Maspalomas aussi, Vicente cherche à tenir à distance la vieillesse, la solitude, la séparation, peut-être même la culpabilité d’avoir abandonné une vie familiale pour en sauver une autre.
La plage n’est donc pas seulement une utopie. Elle est une chambre d’écho. Elle amplifie ce que Vicente veut encore être : un homme désirant, un homme choisi, un homme regardé autrement que comme un vieillard.
C’est l’un des grands mérites du film : il refuse de priver les hommes âgés de leur érotisme. Il filme le désir sans le déguiser en tendresse inoffensive. Il accepte que la sexualité d’un septuagénaire gay puisse être directe, parfois triviale, parfois drôle, parfois risquée, parfois belle. Le trouble du spectateur, s’il existe, devient alors un révélateur : ce qui choque n’est pas seulement le sexe, mais le fait que la vieillesse réclame encore son droit au plaisir.
Vicente : un personnage plus grand que son symbole
Vicente aurait pu n’être qu’un “cas” : l’homme âgé LGBTQ+ que la société oblige à retourner au placard. Le film en fait un personnage.
Il n’est pas immédiatement aimable. Il a quitté une femme, une fille, une vie. Il a cherché ailleurs sa vérité, mais cette vérité a eu un coût pour les autres. Sa liberté n’est pas propre. Elle n’arrive pas auréolée d’innocence. C’est ce qui rend le film adulte.
Le scénario comprend que l’émancipation d’une personne peut laisser derrière elle des ruines affectives. La fille de Vicente n’est pas seulement l’agent narratif qui le ramène à Donostia. Elle est la trace vivante d’une histoire interrompue. Le film n’excuse pas tout au nom de l’oppression. Il montre plutôt que l’oppression produit des dégâts en chaîne : des hommes qui se marient pour survivre, des femmes condamnées à partager une vie incomplète, des enfants qui héritent du mensonge sans en avoir choisi les règles.
Vicente porte tout cela dans son visage.
José Ramón Soroiz lui donne une présence exceptionnelle, récompensée à juste titre. Son jeu ne cherche jamais l’effet de noblesse. Il travaille la pesanteur : pesanteur du corps après l’accident, pesanteur de la fatigue, pesanteur du mensonge qui revient comme une vieille veste qu’on croyait jetée. Mais il conserve aussi des éclats de malice, une gourmandise, un orgueil, un appétit de vivre qui empêchent le film de sombrer dans le pur constat funèbre.
Ce que Soroiz compose, c’est un homme qui ne veut pas être réduit à sa vulnérabilité. Même diminué, même dépendant, même honteux à nouveau, Vicente continue de vouloir. Et ce vouloir est politique.
Le troisième âge gay : l’angle mort de la représentation LGBTQ+
Le cinéma LGBTQ+ a souvent privilégié la jeunesse : premières amours, coming out, corps neufs, familles choisies, blessures inaugurales. Maspalomas déplace le centre de gravité. Il regarde un homme qui a déjà vécu plusieurs vies, et qui découvre que l’histoire n’est pas terminée.
Le film touche ici un tabou puissant : la vieillesse gay reste largement invisible, y compris au sein des imaginaires LGBTQ+. On célèbre volontiers les pionniers, les militants, les survivants ; on montre moins souvent leur solitude domestique, leurs désirs, leur dépendance, leur peur d’entrer dans des institutions pensées par défaut pour l’hétérosexualité.
La maison de retraite devient alors le lieu critique du film. Elle n’est pas représentée comme un enfer caricatural. C’est plus inquiétant : elle semble normale. C’est un espace ordinaire, avec ses routines, sa bonne volonté partielle, ses limites, ses angles morts. Le problème n’est pas forcément la haine explicite ; c’est l’absence d’imagination. Personne ne semble vraiment envisager que ce vieil homme puisse avoir une histoire amoureuse avec des hommes, un désir encore actif, une identité à protéger.
Cette normalité est terrifiante.
Maspalomas montre que le placard contemporain n’a pas toujours besoin d’une serrure. Il suffit parfois d’un formulaire, d’une chambre, d’un personnel non formé, de résidents homophobes, d’une famille mal à l’aise, d’une fatigue accumulée. Le silence revient parce qu’il paraît plus simple.
La mise en scène : deux régimes de lumière, deux régimes d’existence
La réalisation de Goenaga et Arregi repose sur un principe clair : la géographie produit de la psychologie.
Maspalomas est un espace ouvert, horizontal, solaire. Les corps y circulent. Le cadre respire. Le désir passe par les regards, les déplacements, la peau, les rencontres. La lumière n’est pas seulement belle : elle donne à Vicente une existence possible. Elle le sort du secret.
La maison de retraite, à l’inverse, referme le cadre. Les couloirs organisent les corps, les horaires domestiquent les pulsions, les espaces communs rendent toute singularité suspecte. La mise en scène y devient plus contrainte, plus frontale, parfois volontairement étouffante. Ce n’est pas seulement Vicente qui change ; c’est le monde autour de lui qui rétrécit.
Le film n’a pas toujours l’audace formelle de ses plus grandes intuitions. Certains passages semblent vouloir guider fortement l’émotion du spectateur, et l’opposition entre les Canaries et la résidence peut parfois paraître trop lisible. Mais cette lisibilité fait aussi partie de sa force populaire. Maspalomas n’est pas un film hermétique. Il veut être compris. Il veut toucher au-delà du cercle des spectateurs déjà convaincus.
On pourrait lui reprocher une certaine sagesse de facture. On aurait tort d’y voir une faiblesse majeure. Sa vraie audace n’est pas dans l’expérimentation visuelle, mais dans son choix de sujet, dans la frontalité de certains corps, dans sa manière de refuser l’asexualisation des vieux hommes gays.
Le corps âgé comme scandale esthétique
L’un des gestes les plus forts du film est de filmer des corps que le cinéma montre peu : des corps vieux, nus, désirants, parfois maladroits, parfois beaux précisément parce qu’ils ne sont pas soumis à l’idéal publicitaire de la beauté gay.
Dans beaucoup de représentations LGBTQ+, la liberté sexuelle reste associée à la jeunesse, à la salle de sport, à la fête, à l’image contrôlée. Maspalomas vient déranger ce confort. Il rappelle que la sexualité ne disparaît pas à 70 ans, et que la dignité ne consiste pas à rendre les personnes âgées présentables en effaçant leur désir.
Le film n’est pas provocateur au sens facile. Il ne cherche pas seulement à choquer. Il pose une question plus profonde : pourquoi certains corps deviennent-ils illégitimes à l’écran ? Pourquoi la nudité d’un jeune homme est-elle codée comme esthétique, tandis que celle d’un vieil homme devient immédiatement “courageuse”, “gênante” ou “difficile” ?
En cela, Maspalomas est aussi une critique interne de la culture gay contemporaine. Il ne dénonce pas frontalement l’âgisme, mais il le rend visible dans le regard même du spectateur. Le malaise, s’il surgit, nous appartient.
La fille, la famille et les dégâts du placard
Le personnage de la fille de Vicente est essentiel parce qu’il empêche le film de devenir un récit simpliste de libération empêchée.
Elle n’est pas uniquement celle qui enferme. Elle est aussi celle qui a été laissée. Son ressentiment, sa gêne, son incapacité à accueillir pleinement l’identité de son père viennent d’une histoire plus longue, où le mensonge n’a pas seulement protégé Vicente : il a aussi abîmé les autres.
C’est ici que le film touche à une vérité souvent difficile à formuler. Les vies LGBTQ+ sous répression ne produisent pas seulement des victimes pures. Elles produisent des arrangements douloureux, des mariages de façade, des enfants pris dans des secrets, des femmes blessées par des hommes qui eux-mêmes étaient enfermés.
Maspalomas ne distribue pas les verdicts. Il observe comment une société homophobe déplace la souffrance d’une génération à l’autre. La fille de Vicente n’a pas connu la police franquiste de la même manière que lui ; elle a pourtant vécu les conséquences intimes du régime du silence.
Le film devient alors plus vaste qu’un portrait individuel. Il raconte une Espagne entière, passée d’une répression légale à une liberté incomplète, où les corps ont changé de décor plus vite que les mémoires.
Un film sur la liberté, mais surtout sur sa réversibilité
La phrase politique la plus profonde de Maspalomas pourrait être celle-ci : une conquête sociale n’est jamais définitivement acquise dans la vie concrète des individus.
Vicente a connu le placard franquiste. Il a ensuite connu Maspalomas, l’âge mûr du désir, une forme de visibilité, la possibilité d’être gay sans se justifier. Puis un accident suffit à déplacer tout l’équilibre. Le corps flanche, l’autonomie recule, la famille décide, l’institution accueille, et l’identité redevient négociable.
Le film ne dit pas que rien n’a changé depuis Franco. Ce serait faux. Il dit quelque chose de plus fin : le droit peut avancer, tandis que certaines situations sociales restent dangereusement en retard. La maison de retraite devient l’un de ces lieux où la modernité démocratique révèle ses trous.
C’est là que Maspalomas rejoint un débat très actuel : comment accueillir dignement les personnes LGBTQ+ âgées ? Comment former les personnels ? Comment éviter que les maisons de retraite ne reproduisent la norme hétérosexuelle comme unique horizon ? Comment permettre à quelqu’un de rester lui-même quand il devient dépendant ?
Le film ne transforme pas ces questions en programme. Il les incarne.
Ce que Maspalomas doit au cinéma basque contemporain
Maspalomas s’inscrit dans une trajectoire cohérente du cinéma de Moriarti, déjà marqué par une attention aux identités empêchées, aux corps singuliers, aux espaces intimes et aux récits historiques qui passent par des destins individuels.
Chez Goenaga et Arregi, le romanesque naît souvent d’une contrainte : un corps trop grand, une guerre qui enferme, une langue minorisée, une identité difficile à dire. Ici, la contrainte est à la fois intime, sociale et institutionnelle. Vicente n’est pas enfermé dans une cave ou dans un secret spectaculaire. Il est enfermé dans un monde qui ne sait pas quoi faire d’un vieil homme homosexuel.
Le choix de la langue basque ajoute une dimension discrète mais importante. Le film n’est pas simplement “espagnol” au sens centralisé du terme. Il part d’un territoire, d’une mémoire locale, d’une culture précise, pour rejoindre une question universelle. Cette tension entre l’ancrage basque et l’horizon canarien donne au film une cartographie affective particulière : le Nord du retour, du froid, de la famille et des comptes à rendre ; le Sud de la chaleur, du désir, de la fuite et de la renaissance.
Une œuvre émouvante parce qu’elle refuse la consolation facile
Maspalomas aurait pu se terminer en manifeste lumineux : un vieil homme se réaffirme, sa famille comprend, l’institution évolue, la liberté triomphe. Le film est plus intéressant parce qu’il sait que la réparation est rarement aussi nette.
Son émotion ne vient pas d’un grand discours, mais de l’écart entre ce que Vicente a goûté et ce qu’il risque de perdre. La plage continue d’exister comme horizon mental. Maspalomas devient moins un lieu touristique qu’un nom intérieur : le nom d’un moment où l’on s’est enfin senti vivant.
Ce qui bouleverse, c’est que Vicente ne demande pas l’héroïsme. Il demande la possibilité ordinaire de rester lui-même. Avoir un passé. Avoir un désir. Avoir honte parfois sans que cette honte gagne. Avoir le droit d’être vieux sans devenir neutre.
Dans un cinéma souvent pressé de célébrer la visibilité, Maspalomas rappelle que la visibilité a besoin de conditions matérielles : santé, argent, autonomie, lieux sûrs, entourage, institutions formées. Sans ces conditions, l’identité peut redevenir clandestine.
Verdict critique
Maspalomas est un film nécessaire, mais ce mot ne suffit pas. Beaucoup de films “nécessaires” sont cinématographiquement faibles. Celui-ci tient parce qu’il transforme une question sociale en expérience sensible.
Sa mise en scène est parfois plus classique que son sujet. Certains contrastes sont appuyés. Mais la précision de son regard, la puissance de José Ramón Soroiz et la rareté de ce qu’il ose montrer lui donnent une force singulière.
C’est un film sur un homme âgé qui veut encore du soleil, du sexe, de la tendresse et de la dignité. Un film sur les placards qui se rouvrent derrière les portes les plus ordinaires. Un film sur l’Espagne d’hier, mais aussi sur les angles morts de nos sociétés prétendument inclusives.
Maspalomas ne demande pas seulement : “Avons-nous libéré les homosexuels ?”
Il demande : “Que vaut cette liberté quand ils vieillissent ?”
Et cette question, une fois posée, ne quitte plus le spectateur.
À propos du critique
Alain VEST est journaliste culturel et critique de cinéma spécialisé dans les représentations LGBTQ+ à l’écran, le cinéma européen contemporain et l’histoire culturelle de l’Espagne moderne.
Cette analyse a été rédigée à partir d’un travail de vérification éditoriale sur le film, son contexte historique, son parcours en festival et les sources disponibles autour de sa réception critique. Les informations factuelles liées à la sortie, aux prix, aux équipes artistiques et au contexte juridique espagnol doivent être revérifiées avant publication finale selon le territoire de diffusion.