Il y a une scène que beaucoup de personnes bisexuelles connaissent trop bien.
Sommaire
Elles font leur coming out dans un espace censé être sûr. Elles s’attendent à de la compréhension, parce qu’elles parlent à d’autres personnes LGBTQ+. Puis, au lieu d’un accueil simple, elles reçoivent une suspicion.
- “Tu es sûr ?”
- “Tu n’es pas plutôt gay ?”
- “C’est une phase.”
- “Tu vas finir avec une femme / un homme.”
- “Je ne pourrais pas sortir avec un bi, je n’aurais pas confiance.”
Ces phrases ne viennent pas toujours de personnes hétérosexuelles. Parfois, elles viennent de gays, de lesbiennes, ou d’autres personnes queer. C’est ce que l’on appelle souvent la biphobie interne à la communauté LGBTQ+ : le rejet, l’effacement ou la méfiance envers les personnes bisexuelles au sein même d’espaces qui devraient les protéger.
Il faut le dire clairement dès le début : la bisexualité est une orientation sexuelle réelle, légitime et complète. Elle n’est ni une phase, ni une confusion, ni une incapacité à choisir, ni un signe d’infidélité.
Mais pour déconstruire la biphobie, il ne suffit pas de dire “ce n’est pas bien”. Il faut aussi comprendre d’où viennent ces réflexes : peur de l’abandon, blessures liées à l’hétéronormativité, besoin de frontières identitaires, jalousie face à un privilège perçu, manque de représentation, et croyance encore très répandue qu’on ne peut désirer qu’un seul genre.
L’objectif de cet article n’est pas d’accuser “les gays” comme groupe. Beaucoup d’hommes gays sont des alliés solides des personnes bi. L’objectif est de comprendre pourquoi certains préjugés circulent encore dans la communauté, afin de les désamorcer.
Infographie : le spectre de la sexualité, inspirée de l’échelle de Kinsey (0–6 + X) et ses limites
En 1948, le biologiste Alfred Kinsey fut parmi les premiers à formaliser la sexualité humaine comme un continuum — et non comme des catégories fixes. Son échelle reste une référence, mais ne dit pas tout d’une identité.
L’échelle originale — sélectionnez une note
Au-delà de l’échelle — cinq dimensions indépendantes
Chez une même personne, l’attraction sexuelle, romantique, l’intensité du désir, l’expression de genre et l’auto-identification peuvent se situer à des endroits totalement différents — et évoluer dans le temps. Les ● illustrent un profil fictif.
Attraction sexuelle
Désir physique
Attraction romantique
Amour, attachement
Attraction dissociée — désir physique et amour romantique sont indépendants. On peut être homosexuel·le sexuellement et hétéroromantique, ou asexuel·le et biromantique.
Intensité du désir
Spectre asexuel
Expression de genre
Présentation sociale
Auto-identification
Comment on se définit
● profil illustratif fictif — les positions varient pour chaque personne
La sexualité est un spectre
Entre les extrêmes existe une infinité de nuances vécues différemment par chacun·e.
Elle peut être fluide
La position sur le spectre peut évoluer dans le temps sans invalider les identités passées ou présentes.
Une personne ≠ un chiffre
Seule l’auto-désignation — si elle est souhaitée — a de la valeur. Aucune note ne résume une identité.
Limites de l’échelle de Kinsey
Élaborée sur des hommes blancs américains (1948), elle confond attraction, comportement et identité. Elle n’intègre pas la non-binarité de genre, l’asexualité dans sa diversité (démisexualité, graysexualité…), l’aromantisme, ni les cultures non-occidentales.
Sources : Kinsey et al., Sexual Behavior in the Human Male (1948) ; Fritz Klein, The Klein Sexual Orientation Grid (1978) ; AVEN — Asexual Visibility and Education Network.
La biphobie interne : de quoi parle-t-on exactement ?
La biphobie désigne les préjugés, attitudes négatives ou discriminations visant les personnes bisexuelles ou la bisexualité.
Dans la communauté LGBTQ+, elle prend souvent des formes plus subtiles que l’insulte frontale. Elle peut apparaître sous forme de doute, de blague, de méfiance romantique ou d’effacement.
Par exemple :
- considérer qu’une personne bi “n’est pas vraiment queer” si elle est en couple avec une personne d’un autre genre ;
- supposer qu’un homme bi est “un gay qui n’assume pas encore” ;
- supposer qu’une femme bi “attire l’attention” ou “joue avec les codes” ;
- penser qu’une personne bi serait forcément moins fiable en amour ;
- refuser de dater une personne bi uniquement à cause de son orientation ;
- parler de la communauté LGBTQ+ comme si elle ne concernait que les gays et lesbiennes ;
- transformer la bisexualité en étape transitoire vers une identité “plus claire”.
Le point commun de ces réactions est simple : elles refusent à la personne bi le droit de se définir elle-même.
Le monosexisme : la croyance qu’il faudrait choisir un seul genre
Pour comprendre la biphobie, il faut comprendre le monosexisme.
Le monosexisme est la croyance selon laquelle une orientation sexuelle “normale”, “stable” ou “lisible” devrait être dirigée vers un seul genre : soit les hommes, soit les femmes. Dans cette logique, les personnes hétérosexuelles et homosexuelles sont perçues comme plus “cohérentes”, parce qu’elles entrent dans une catégorie simple.
La bisexualité dérange cette logique.
Elle dit : l’attirance peut être multiple. Elle peut varier en intensité. Elle peut ne pas se distribuer de manière égale. Elle peut être stable sans être exclusive. Elle peut concerner plus d’un genre sans être confuse.
C’est justement ce que beaucoup de systèmes sociaux ont du mal à accepter. Ils préfèrent les cases nettes. Hétéro ou gay. Dedans ou dehors. Avant ou après. Choix A ou choix B.
La bisexualité rappelle que le désir humain est parfois plus nuancé que les formulaires.
Le mythe de la transition : “c’est une phase”
L’un des préjugés les plus persistants est l’idée que la bisexualité serait une étape.
Chez les hommes, cela prend souvent cette forme : “Il dit qu’il est bi, mais il finira par admettre qu’il est gay.”
Chez les femmes, cela prend souvent une autre forme : “Elle dit qu’elle est bi, mais elle finira avec un homme.”
Dans les deux cas, la bisexualité est effacée.
Elle n’est jamais acceptée comme une identité pleine. Elle est interprétée comme un passage, une hésitation, un compromis ou une stratégie.
Bien sûr, certaines personnes utilisent plusieurs mots au cours de leur vie. Quelqu’un peut se dire bi, puis gay. Ou gay, puis bi. Ou queer, pan, lesbienne, hétéro, sans étiquette. L’identité peut évoluer. Mais l’existence de parcours évolutifs ne permet pas de réduire toutes les personnes bisexuelles à une “phase”.
Une personne bi n’est pas “en attente” d’une identité finale.
Elle est déjà dans une identité réelle.
Pourquoi ce mythe rassure certains gays
Le mythe de la transition rassure parce qu’il remet de l’ordre.
Pour certains hommes gays, l’identité homosexuelle a été difficile à conquérir. Ils ont dû lutter contre le déni, la honte, la pression familiale, parfois des années de camouflage. Dans leur propre histoire, dire “je suis gay” a représenté une clarification douloureuse mais libératrice.
Alors, lorsqu’un homme dit “je suis bi”, certains entendent à tort : “Je suis encore dans le déni.”
Ils projettent leur propre trajectoire sur quelqu’un d’autre.
Mais toutes les histoires ne suivent pas la même route. Pour une personne gay, “bi” a peut-être été une étape. Pour une personne bi, “bi” peut être le mot juste, stable, sincère.
Le respect commence là : ne pas confondre son parcours avec une loi universelle.
Le “straight-passing privilege” : privilège réel ou fracture mal comprise ?
Le straight-passing privilege, ou privilège de “passer pour hétéro”, désigne le fait qu’une personne bisexuelle puisse parfois être perçue comme hétérosexuelle, notamment lorsqu’elle est en couple avec une personne d’un autre genre.
Par exemple, un homme bi en couple avec une femme peut être lu socialement comme hétéro. Une femme bi en couple avec un homme aussi. Dans certains contextes, cela peut réduire l’exposition immédiate à l’homophobie visible : moins de regards dans la rue, moins de questions au travail, moins de risques lors d’un repas de famille.
Il faut reconnaître cette réalité.
Mais il faut aussi la nuancer.
Être perçu comme hétéro n’est pas la même chose qu’être hétéro. Cela peut protéger dans certaines situations, mais cela peut aussi effacer. La personne bi peut se retrouver à devoir constamment choisir entre sécurité et visibilité. Si elle ne dit rien, elle est invisibilisée. Si elle parle, elle doit prouver qu’elle est “assez” LGBTQ+.
Ce privilège est donc souvent ambivalent : il peut protéger du regard extérieur tout en créant une solitude intérieure.
La jalousie du “choix” : une idée fausse mais puissante
Certains gays ressentent, parfois sans l’avouer, une forme de jalousie envers les personnes bi.
Ils pensent : “Toi, au moins, tu peux choisir la facilité.”
“Tu peux finir dans une relation hétéro et être accepté.”
“Tu peux quitter la communauté quand ça t’arrange.”
Cette idée est compréhensible sur le plan émotionnel, mais elle est inexacte.
D’abord, on ne choisit pas son orientation. Une personne bi ne choisit pas d’être attirée par plusieurs genres comme on choisit une option stratégique.
Ensuite, être en couple avec une personne d’un autre genre ne supprime pas la bisexualité. Cela peut même créer une invisibilité permanente : devoir rappeler son identité, entendre qu’on n’est “plus vraiment bi”, être soupçonné d’exagérer, se sentir illégitime dans les espaces LGBTQ+.
Enfin, les personnes bi subissent souvent une double pression : hétéronormative d’un côté, biphobe de l’autre. Elles peuvent être rejetées par des personnes hétérosexuelles parce qu’elles sont queer, puis rejetées par des personnes queer parce qu’elles sont jugées “trop proches” de l’hétérosexualité.
C’est une position inconfortable : trop queer pour les uns, pas assez queer pour les autres.
La peur de l’hétéronormativité
Pour beaucoup d’hommes gays, l’hétéronormativité a été une force douloureuse : familles qui attendent une épouse, institutions centrées sur le couple homme-femme, injonction à la virilité, invisibilisation des amours gays, rejet scolaire ou religieux.
Ainsi, quand une personne bi parle de son attirance pour un autre genre, cela peut réveiller chez certains gays une peur : celle que l’hétérosexualité revienne occuper toute la place.
Cette peur n’est pas absurde dans son origine. Elle vient d’une histoire réelle de domination hétérosexuelle. Mais elle devient injuste quand elle est projetée sur les personnes bisexuelles.
Une personne bi n’est pas l’ambassadrice de l’hétéronormativité. Elle n’est pas responsable du système qui a blessé les personnes homosexuelles. Elle peut aimer, désirer, militer, souffrir, résister et appartenir pleinement à la communauté LGBTQ+.
Lutter contre l’hétéronormativité ne devrait jamais signifier exclure les personnes bi.
La blessure du rejet amoureux : quand une histoire personnelle devient un préjugé
Certains rejets viennent d’une blessure intime.
Un homme gay a peut-être aimé un homme bi qui l’a quitté pour une femme. Ou il a vécu une relation avec quelqu’un qui refusait d’assumer publiquement leur couple. Ou il a été gardé dans le secret par un partenaire qui disait “je suis bi” mais ne voulait pas être vu avec un homme.
Ces expériences peuvent faire mal. Elles peuvent laisser une trace.
Mais une blessure personnelle ne doit pas devenir une règle contre tout un groupe.
Un homme bi peut être maladroit, infidèle, lâche, courageux, tendre, stable, évitant, honnête, comme n’importe qui. Ce n’est pas sa bisexualité qui détermine sa fiabilité. Ce sont ses actes, son niveau de maturité, sa capacité à communiquer et à respecter l’autre.
Dire “je ne sors plus avec des bi parce que j’ai souffert” peut sembler protecteur. Mais c’est une généralisation. La vraie protection consiste plutôt à identifier les comportements qui font souffrir :
- manque de clarté ;
- secret imposé ;
- honte du couple ;
- promesses floues ;
- absence de communication ;
- non-respect des limites ;
- peur de s’engager.
Ces comportements peuvent exister chez des personnes de toutes orientations.
Le stéréotype de l’infidélité : une confusion entre orientation et comportement
L’un des clichés les plus violents envers les personnes bi est l’idée qu’elles seraient forcément infidèles, instables ou “jamais satisfaites”.
Ce cliché repose sur une erreur logique.
Être attiré par plus d’un genre ne signifie pas vouloir toutes les personnes de tous les genres. De la même manière, être gay ne signifie pas être attiré par tous les hommes. Être hétéro ne signifie pas être attiré par toutes les femmes ou tous les hommes de l’autre genre.
L’orientation décrit des possibilités d’attirance. Elle ne décrit pas l’éthique relationnelle.
La fidélité, l’engagement, la sincérité, la monogamie ou la non-monogamie responsable dépendent de valeurs, d’accords et de comportements. Pas du fait d’être bi.
Une personne bi en couple ne “renonce” pas à la moitié de son désir plus qu’une personne gay en couple ne renonce à tous les autres hommes du monde. Toute relation implique des choix. Cela ne rend pas l’orientation suspecte.
Témoignage anonyme d’un homme bisexuel :
“Je ne demande pas qu’on me considère comme parfait. Je demande seulement qu’on ne me soupçonne pas avant même de me connaître.”]
Les hommes bisexuels : entre invisibilité et suspicion
Les hommes bisexuels subissent une forme particulière de biphobie.
Dans beaucoup de représentations, la bisexualité masculine est moins acceptée que la bisexualité féminine. Elle est souvent niée : “un homme bi est en réalité gay”. Cela vient en partie d’une vision rigide de la masculinité : dans une culture homophobe, l’attirance d’un homme pour les hommes est perçue comme si elle effaçait toute autre attirance.
Autrement dit, dès qu’un homme désire des hommes, certains considèrent que le reste ne compte plus.
Cette logique est profondément homophobe et biphobe. Elle suppose que l’attirance pour les hommes “contamine” l’identité masculine au point d’annuler toute complexité.
Pour les hommes bi, cela crée un piège :
- dans les milieux hétéros, ils peuvent être soupçonnés d’être “trop gays” ;
- dans les milieux gays, ils peuvent être soupçonnés de ne “pas assumer” ;
- dans les relations, ils peuvent être perçus comme moins fiables ;
- dans les espaces LGBTQ+, ils peuvent se sentir obligés de prouver leur légitimité.
Ce n’est pas une petite gêne identitaire. C’est une forme d’effacement social.
Les femmes bisexuelles : hypervisibles dans le fantasme, invisibles dans le respect
Même si l’article parle surtout du rejet venant de certains gays, il faut rappeler que les femmes bi subissent aussi une biphobie spécifique.
Elles sont souvent hypervisibilisées dans un imaginaire de fantasme, mais invisibilisées comme sujets politiques, affectifs et communautaires. On les croit parfois “expérimentales”, “disponibles” ou “pas vraiment queer” si elles sont avec un homme.
Cette double lecture est violente : leur bisexualité est sexualisée quand elle arrange le regard dominant, puis effacée quand elle demande reconnaissance et respect.
La biphobie ne touche donc pas toutes les personnes bi de la même manière. Elle se croise avec le genre, la race, la classe, l’âge, le handicap, la transidentité, la religion et le contexte familial.
L’effacement dans les espaces LGBTQ+
La biphobie interne ne se manifeste pas seulement dans les relations amoureuses. Elle apparaît aussi dans la manière dont les espaces LGBTQ+ racontent la communauté.
Par exemple :
- des événements sont appelés “gay” alors qu’ils concernent toute la communauté ;
- les couples bi sont lus uniquement selon leur apparence extérieure ;
- les personnes bi en couple hétéro sont moins invitées dans les espaces queer ;
- les ressources santé ou dating parlent surtout des gays et lesbiennes ;
- les témoignages bi sont relégués aux semaines de visibilité, puis oubliés ;
- les hommes bi sont peu représentés sans cliché.
Cet effacement a des conséquences. Il peut pousser des personnes bi à rester silencieuses, à éviter les lieux LGBTQ+, à ne pas demander d’aide ou à se sentir illégitimes.
Or une communauté qui invisibilise le B de LGBTQ+ se prive d’une partie d’elle-même.
Pourquoi certaines personnes LGBTQ+ reproduisent-elles l’exclusion ?
C’est l’une des questions les plus difficiles.
Comment une personne qui a connu l’homophobie peut-elle produire de la biphobie ?
La réponse est psychologique et sociale : subir une oppression ne rend pas automatiquement juste envers tous les autres groupes. Parfois, la blessure rend plus empathique. Parfois, elle rend défensif.
Quand une minorité a dû se battre pour être reconnue, elle peut développer des frontières strictes : “nous”, “eux”, “les vrais”, “les pas vraiment”. Ces frontières donnent un sentiment de sécurité. Elles disent : “notre identité est claire, notre groupe existe, notre lutte est légitime”.
La bisexualité dérange parfois ces frontières parce qu’elle traverse les catégories. Elle rappelle que l’identité peut être fluide, multiple, contextuelle, non exclusive. Pour certains, cette fluidité est vécue comme une menace. Pour d’autres, elle est une libération.
La maturité communautaire consiste à ne pas confondre frontières protectrices et murs d’exclusion.
La peur d’être remplacé par “la vie normale”
Chez certains hommes gays, la biphobie romantique vient d’une peur très précise : être quitté pour une relation socialement plus acceptée.
Cette peur peut se formuler ainsi :
“Si je sors avec un homme bi, il finira par choisir une femme, une famille plus simple, une vie moins exposée.”
Cette angoisse n’est pas née de nulle part. Beaucoup d’hommes gays ont grandi avec le sentiment que leur amour serait toujours jugé moins légitime, moins familial, moins évident. Ils peuvent donc craindre d’être mis en concurrence avec une “normalité” sociale.
Mais là encore, la peur ne doit pas devenir une accusation automatique.
La solution n’est pas de rejeter les hommes bi. La solution est de parler des besoins relationnels réels :
- Es-tu prêt à être visible avec moi ?
- Comment parles-tu de ton orientation ?
- Qu’attends-tu d’une relation ?
- Quelles sont tes limites ?
- Comment gères-tu le regard de ta famille ?
- Est-ce que tu me choisis clairement ?
Ces questions sont légitimes. Elles deviennent biphobes seulement si la réponse est décidée d’avance à cause de l’étiquette “bi”.
Le rôle des applications : simplifier jusqu’à blesser
Sur les applications, les identités deviennent des filtres. C’est pratique, mais dangereux.
Une bio avec “bi” peut attirer la curiosité, mais aussi la suspicion. Certains hommes gays vont projeter immédiatement un scénario : “pas fiable”, “pas assumé”, “cherche juste à essayer”, “va retourner vers les femmes”.
À l’inverse, certains hommes bi masquent leur bisexualité pour éviter les remarques. Ils se présentent comme gays dans les espaces gays, hétéros dans les espaces hétéros, ou ne disent rien.
Cette adaptation peut sembler stratégique, mais elle fatigue. Ne jamais être complètement lu comme soi-même est une forme de solitude.
Les applications pourraient aider si elles encourageaient des profils plus nuancés, des options inclusives, des messages de prévention contre les préjugés et une modération claire des propos biphobes.
Mais la culture d’une appli ne dépend pas seulement de l’interface. Elle dépend aussi de ce que les utilisateurs acceptent ou refusent de normaliser.
Comment déconstruire une pensée biphobe en soi
Avoir une pensée biphobe ne fait pas de quelqu’un une mauvaise personne pour toujours. En revanche, refuser de l’interroger peut faire du mal.
Voici quelques questions utiles :
- Est-ce que je juge cette personne sur ses actes ou sur son orientation ?
- Est-ce que je projette une ancienne blessure ?
- Est-ce que je crois qu’une personne doit être attirée par un seul genre pour être fiable ?
- Est-ce que je confonds visibilité et légitimité ?
- Est-ce que j’attends d’une personne bi qu’elle prouve davantage son appartenance LGBTQ+ ?
- Est-ce que je parle des personnes bi comme si elles étaient une menace ?
- Est-ce que j’accepterais qu’on dise la même chose des gays ?
Ces questions ne sont pas là pour culpabiliser. Elles sont là pour responsabiliser.
Comment être un meilleur allié des personnes bi dans la communauté
Croire les personnes bi quand elles se définissent
La base est simple : si quelqu’un dit “je suis bi”, on ne répond pas par une enquête.
On peut dire :
- “Merci de me le dire.”
- “Quels mots tu préfères utiliser ?”
- “Je respecte ça.”
Ne pas demander de preuve
Une personne bi n’a pas besoin d’avoir eu des relations avec plusieurs genres pour être bi. L’orientation ne se valide pas comme un CV.
Éviter les blagues de suspicion
Même “pour rire”, les blagues sur l’infidélité, la confusion ou la phase renforcent un climat d’insécurité.
Nommer explicitement les personnes bi
Dans les événements, articles, associations, soirées ou ressources, dire “LGBTQ+” ne suffit pas si tout le contenu parle seulement des gays. Il faut aussi inclure des exemples, des témoignages et des besoins bi.
Ne pas effacer l’identité selon le couple
Une femme bi avec un homme n’est pas devenue hétéro.
Un homme bi avec un homme n’est pas devenu gay.
Une personne bi célibataire n’est pas “en attente de preuve”.
Créer des espaces bi-friendly
Cela peut passer par des groupes de parole, des soirées inclusives, des contenus spécifiques, des profils d’ambassadeurs, des ressources santé mentale, ou simplement une modération ferme contre les propos biphobes.
Pour les personnes bisexuelles qui lisent ceci
Si tu es bi et que tu as été rejeté par des personnes LGBTQ+, ce rejet ne dit pas la vérité sur toi.
Tu n’es pas moins queer parce que ton désir ne rentre pas dans une case unique.
Tu n’es pas une menace pour les gays et lesbiennes.
Tu n’as pas à choisir un camp pour rassurer les autres.
Tu n’as pas à raconter toute ton histoire pour mériter le respect.
Tu n’as pas à être “parfaitement visible” pour être légitime.
Tu as le droit d’être bi en couple avec un homme.
Bi en couple avec une femme.
Bi avec une personne non binaire.
Bi célibataire.
Bi sans expérience.
Bi avec une préférence.
Bi sans envie de te justifier.
Bi tout court.
Ta place dans la communauté LGBTQ+ n’est pas conditionnelle.
Vers une communauté plus mature
La biphobie interne révèle une question plus large : notre communauté est-elle capable d’accueillir la complexité ?
Il est facile de célébrer la diversité en slogan. C’est plus difficile de l’accepter quand elle dérange nos habitudes, nos blessures, nos modèles amoureux ou nos catégories mentales.
Pourtant, l’histoire LGBTQ+ a toujours été faite de personnes qui refusaient les cases imposées. Les personnes bi nous rappellent une leçon fondamentale : la liberté ne consiste pas seulement à créer de nouvelles cases plus jolies. Elle consiste aussi à laisser vivre celles et ceux qui débordent.
Déconstruire la biphobie, ce n’est pas demander aux hommes gays de nier leurs peurs. C’est leur demander de ne pas transformer leurs peurs en procès contre les autres.
C’est aussi rappeler que la solidarité LGBTQ+ n’est pas automatique. Elle se construit. Elle se pratique dans les mots, les relations, les applis, les bars, les associations, les articles, les blagues que l’on arrête de faire, les personnes que l’on choisit enfin de croire.
La bisexualité n’est pas une menace pour la communauté.
Elle en fait partie.
Depuis toujours.
À propos de l’auteur
Alain VEST est spécialisé dans les études LGBTQ+ . Son travail porte sur les dynamiques de désir, les identités minoritaires, le stress minoritaire, les discriminations intra-communautaires et les mécanismes de réparation collective.
Cette analyse s’appuie sur une approche clinique et sociologique des relations LGBTQ+, ainsi que sur un engagement associatif en faveur d’espaces queer plus inclusifs, où les personnes bi, pan et fluides sont reconnues sans suspicion ni effacement.
Sources institutionnelles et pédagogiques
- American Psychological Association — “Understanding Bisexuality”
Référence claire pour définir la bisexualité, déconstruire les mythes et rappeler que les personnes bisexuelles peuvent subir des préjugés venant à la fois des milieux hétérosexuels et LGBTQ+. (APA) - Stonewall — “10 ways you can step up as an ally to bi people”
Très utile pour la partie “comment être un meilleur allié” : ne pas faire d’hypothèses, croire les identités bi, reconnaître et combattre la biphobie. (Stonewall UK) - Kinsey Institute — “The Kinsey Scale”
Source de référence pour expliquer le spectre de l’orientation sexuelle, tout en rappelant que l’échelle de Kinsey est un outil historique utile mais limité. (Kinsey Institute)
Données et rapports sur les personnes bisexuelles
- Movement Advancement Project — “Bisexual People”
Source très pertinente pour rappeler que les personnes bisexuelles représentent une part importante de la population LGB, tout en rapportant souvent davantage de violences, discriminations, pauvreté et difficultés de santé que les personnes gays et lesbiennes. (Movement Advancement Project) - Movement Advancement Project — “Invisible Majority: The Disparities Facing Bisexual People and How to Remedy Them”
Rapport approfondi sur l’invisibilisation bi, les inégalités de santé, la discrimination, l’emploi et la reconnaissance communautaire. (Movement Advancement Project) - American Psychiatric Association — “Mental Health Facts on Bisexual Populations”
Source utile pour aborder le stress minoritaire, l’isolement social et les effets de la marginalisation sur la santé mentale des personnes bisexuelles. (Psychiatry)
Travail, visibilité et coming out
- Stonewall — “LGBT in Britain: Work Report”
Rapport intéressant pour documenter l’invisibilité au travail, notamment le fait que de nombreuses personnes bi ne sont pas out dans leur environnement professionnel. (Stonewall UK) - Stonewall — “New research: bi people less likely to be ‘out’”
Source utile pour montrer que les personnes bi sont souvent moins visibles auprès de leur famille ou de leur entourage que les personnes gays et lesbiennes. (Stonewall UK)
Sources académiques
- “Sexual orientation measurement, bisexuality, and mental health in the United States” — article scientifique disponible sur PubMed Central
Utile pour discuter de la mesure de la bisexualité, des différences entre identité, attraction et comportement, et des liens avec la santé mentale. (PMC) - Article scientifique sur la bisexualité, le stress minoritaire et la marginalisation — PubMed Central
Source pertinente pour appuyer l’idée que les personnes bisexuelles peuvent subir des préjugés depuis plusieurs directions : milieux hétérosexuels, gays et lesbiens, institutions et espaces sociaux. (PMC)